Image et peinture : une affaire de recouvrement
La quête picturale de Emmanuel Morales se manifeste par une très abondante quantité de tableaux : grands, petits, moyens, d'une facture hyperréaliste presque photographique ou avec des éclaboussures qui viennent comme pour entacher sa préciosité... Par endroits, on décèle quelques empâtements, mais le plus souvent, la matière reste fluide et transparente. Parfois, les regards pressés ne relèveront pas qu'un sujet se répète à l'identique d'un tableau à un autre, du fait que la différence de traitement pictural brouille les pistes de leur ressemblance. Cette diversité permet à l'artiste d'échapper aux classifications hâtives et en même temps, au sein de la prolifération, elle devient un indice de ce que la peinture questionne, l'image.
Comme reproduction, comme souvenir ou comme absence, la nature de l'image s'estompe dans l'"ultra-mince" ne laissant des traces que dans sa multiplication. Incarnée ou désincarnée, comme empreinte ou comme reflet, l'image semble toujours vouloir échapper à être saisie, à être. Emmanuel Morales semble décidé à la traquer, en amont et en aval.
Au début, il en choisit une parmi l'infinie quantité de possibilités qu'elle suppose, à tout hasard, dans une boite de photos de famille ou dans les pages d'un journal. Inventant toutes sortes de procédés qui permettent un choix aléatoire, l'artiste tire donc une image pour qu'elle fasse un tableau. L'origine de la sélection de l'image reste banale, la fascination qu'elle génére bien moins. Le décalage entre image et peinture devient alors l'enjeu.
On pourrait dire qu'une fois peinte, l'image est déjà détournée, cependant l'artiste insiste, en utilisant tous types de subterfuges accentuant ainsi l'évidence. Dans les toiles de 1999, les traits du visage des personnages sont comme effacés. Dans d'autres toiles de la même année, l'on observe les premières taches qui viennent maculer l'image représentée. Sa disparition partielle se fait par pans réguliers où le plus souvent, par entachements très gestuels. En 2000, l'artiste privilégie la série de trois ou quatre tableaux où la même image se répète tout en apparaissant profondément modifiée, voir changée par l'effet de son traitement. En 2001, les bandes de la toile laissées vierges recadrent l'image par rapport à son format initial.
Quelle que soit l'expression qu'elles prennent, toutes ces démarches renvoient au rapport qu'entretiennent l'image et la peinture dans leur acte de recouvrement. La première semble exister par des strates de réminiscence qui se superposent, où, comme une évidence qui tend à cacher ses origines. La deuxième, en revanche, et en particulier au vingtième siècle, admet, sinon accuse la distance entre la présence de ce qui couvre et de ce où prend corps le recouvrement, le tableau. Les deux phénomènes font ainsi appel à l'identité qui se joue entre toute chose et son double, entre présence et apparence. Dans cette dialectique, Emmanuel Moralès maintient la tension d'un des enjeux majeurs de la peinture, questionner les critères de validité de l'image, à une époque où elle trône au-delà - et souvent en dépit - de toute essence.
Liliana Albertazzi, 2002